Le chef de l’État à propos des relations algéro-françaises
«Le président Macron est mon seul point de repère»
«Les deux Présidents travaillent ensemble. Tout le reste ne nous concerne pas», tranche le président de la République.

Tous les historiens de notre temps ne sont-ils pas unanimes à dire que le couple Algérie-France a toujours fonctionné à coups de passion ? Cette fois-ci sera-t-elle la dernière ? «On a eu des moments de sirocco et des moments de froid.» C’est en ces termes que le président de la République évalue le cours des relations algéro-françaises. Comme dans un bulletin météo, le soleil finit toujours par succéder au mauvais temps. Jusqu’à quelquefois «éblouir» nos adversaires. Ce n’est donc pas la première fois que les deux États se tournent le dos. Sauf que pour ce malentendu qui dure depuis des mois, le «sirocco» est particulièrement violent et considéré par beaucoup d’observateurs comme la plus grave crise entre l’Algérie et la France depuis l’indépendance. Il va de soi que l’œuvre destructrice de l’extrême droite française en est la circonstance aggravante. Mais le président Tebboune ne perd pas le nord et va à l’essentiel. «Dans ce brouhaha, ce capharnaüm politique qu’il y a actuellement là-bas (en France), l’unique point de repère, pour moi, est le président Macron.»
Exit donc tous les intrus qui tentent de dynamiter la relation algéro-française. «On a travaillé ensemble. Il y a eu, c'est vrai, des moments d'incompréhension», confie Tebboune. Des maladresses politiques, Emmanuel Macron en a fait effectivement. Elles s'étaient soldées par des «froids» et, parfois, par des «siroccos», mais «il reste le président de la Ve République française», insiste le chef de l'État. «Le président français est mon alter ego, c'est avec lui que je travaille.»
Le pragmatisme fait dire à Abdelmadjid Tebboune que «tous les problèmes doivent se régler avec lui ou avec la personne qu'il déléguera à juste titre, dont ce sont les prérogatives, à savoir le ministre des Affaires étrangères». Il n'y a pas d'autres options, semble dire le Président. Le message est clair. Il faut entendre que le chef de l'État n'accorde aucune importance aux gesticulations du ministre français de l'Intérieur, qu'il ne cite même pas, ni même à l'extrême droite. Mais fait remarquer que pour ce qui le concerne, «le contentieux avec la France est créé de toutes pièces». Du côté algérien, le dossier «est entre les mains de quelqu'un de très compétent qui a toute ma confiance, c'est le ministre des Affaires étrangères», explique Abdelmadjid Tebboune. On aura compris que le niveau de traitement de la crise est juridique et diplomatique. Au plan politique, le président Tebboune fait savoir que «l'Algérie et la France sont deux États indépendants, une puissance européenne et une puissance africaine». Le mot «puissance» a du sens dans son propos. Deux grandes nations ne peuvent souffrir des agissements d'un éphémère ministre de l'Intérieur à l'ambition mal placée. «Les deux Présidents travaillent ensemble. Tout le reste ne nous concerne pas», tranche le chef de l'État. Le «signal», comme le qualifie la porte-parole du gouvernement français, est suffisamment puissant pour que s'enclenche un processus de retour à un fonctionnement normal des relations entre les deux pays, lequel processus relève des prérogatives des premiers magistrats de l'Algérie et de la France.
Ces deux premiers responsables de leurs pays respectifs, élus au suffrage universel, ont également le lourd contentieux mémoriel. Sur le dossier, le chef de l'État souligne les manquements de la France à ses responsabilités dans le nettoyage des sites d'armes chimiques et nucléaires dans le sud et les montagnes de l'Algérie. «Des années après l'indépendance, il y avait à Béchar du bétail qui mourrait après avoir brouté de l'herbe d'une zone contaminée», dit Abdelmadjid Tebboune en guise de preuve des méfaits des armes non conventionnelles testées sur le territoire national. Il condamne les contrevérités véhiculées par la France coloniale et assène: «On ne refait pas l'Histoire.» Celle-ci s'imposera à toute la société française un jour ou l'autre. «Je pense qu'à force de mettre la poussière sous le tapis, à la fin ça devient irrespirable», déclare si justement le président de la République. Ça commence à devenir «irrespirable» en France. Et l'on connaît «qui met la poussière sous le tapis. C'est de notoriété publique». Il met le doigt là où ça fait mal en rappelant la mésaventure du «grand journaliste Jean Michel Apathie, qui a dit la vérité». Les propos d'un Président algérien clairs, précis et honnêtes. Démasquant la minorité politique, le Président cite l'exemple d'un Algérien qui «a été mis sous OQTF parce qu'il a dénoncé le génocide à Ghaza. Ce sont des dizaines de cas par jour». Accablant! Quant à «leur liberté d'expression», il la résume très bien: «Je dis ce que je veux, tu te la fermes. Nous, on ne peut pas se la fermer. C'est tout. La liberté d'expression, elle est pour tout le monde ou elle n'est pour personne.» Pour autant, le chef de l'État refuse d'essentialiser. «Nous avons d'excellentes relations avec beaucoup d'amis français qui aiment l'Algérie, qui nous ont aidés dans la guerre de Libération. Ils sont plus ou moins neutres par rapport à ce qui se passe actuellement.»
Dans le contentieux, y a-t-il le rapprochement franco-marocain? Abdelmadjid Tebboune dit ne pas voir les choses sous cet angle, d'ailleurs systématiquement mis en avant par l'extrême droite française. «Nous ne sommes pas dupes», dit-il quant à la nature de cette relation. Le plan d'autonomie du Sahara occidental «est français, avant d'être défendu par le voisin de l'Ouest», explique-t-il, non sans souligner que «la France n'a jamais caché son amitié avec le Maroc». Cela étant dit, cette relation «ne nous dérangeait pas. Et jusqu'à présent, ça ne nous dérange pas du tout, contrairement à tout ce qui se dit. On ne considère pas que ça se fait au détriment de l'Algérie», confie le chef de l'État. «La France et le Maroc, bien avant notre indépendance, s'entendaient très bien, jusqu'à présent. Nous ne réclamons pas un contentieux quelconque entre les deux pays.» Cela a le mérite de la clarté. Mais se rendre au Sahara occidental «de manière ostentatoire pose problème», dit le Président, allusion à la visite de la ministre française de la Culture et du président du Sénat dans les territoires occupés. Même si «on sait que dans le dossier du Sahara occidental la France a toujours été du côté du Maroc, ces visites dérangent la légalité internationale et l'ONU, dont la France est membre permanent du Conseil de sécurité», affirme-t-il. Enfin, dans cette partie de l'entretien consacré à la relation algéro-française, le Président a tenu à rassurer les mem-
bres de la communauté algérienne établis en France. Il a tenu à leur dire que «nous sommes là, personne ne les touchera. Ils respectent les pays dans lesquels ils vivent, ils respectent les lois. Le président français l'a dit, il respecte ceux qui vivent là-bas (en France) dans la paix et la sérénité». Que de beaux propos pour un bon présage.