Soirées de ramadhan dans les villages d’antan
Ces traditions disparues à l’arrivée de... l’électricité
«Jadis, les moments de bonheur étaient partagés par tout le monde. Nous étions toutes présentes sur une même place pour discuter, raconter des histoires et chanter ensemble en chœur. C’est ce que j’appelle le bonheur», insiste une vieille femme réputée pour son don du chant.

Presque tous nos interlocuteurs s'accordent à dire que ces traditions de partage et de belle ambiance nocturne du mois de Ramadhan ont disparu avec l'arrivée de l'électricité dans les villages. Arrivée de l'électricité, à l'évidence, les moyens de communications que cette énergie nécessaire a apporté comme les médias lourds, radio et télévision. Jadis, les places des villages et les esplanades de leurs mosquées s'animaient quelques minutes seulement après la rupture du jeûne. Mais à présent, les familles ne sortent plus, à l'exception des jeunes hommes qui ne restent non pas dans les places des villages comme jadis, mais dans les estaminets. Les vieux et les vieilles se souviennent de ce temps où la joie était créée par soi-même. Ils en parlent avec nostalgie et chagrin. Nna Yamina, résidente d'un ancien village de la commune de Boudjima raconte, avec des yeux qui brillent d'émotion, ce passé villageois rempli de bonheur durant les soirées du mois de Ramadhan. Elle se rappelle que ces traditions ont vécu jusqu'au début des années 70 avant de disparaître à l'arrivée des télévisions et des postes radios. «Je me souviens de ce grand frêne qui trônait au centre du village. Nous, les fillettes, sortons avant l'«Adhan» du cheikh du village pour accrocher des bougies sur les branches. Chaque soirée, l'arbre ressemblait à une guirlande lumineuse. Après le dîner, toutes les femmes se rassemblaient sous le frêne. Les vieilles égrenaient des chants religieux, tandis que d'autres discutaient. Toute famille devait apporter soit du thé, soit des beignets ou autres gourmandises pour les enfants. C'était très joyeux», raconte-t-elle, les larmes aux yeux. Ces soirées féminines dans les villages duraient souvent jusqu'à ce que les hommes reviennent de la mosquée. «Oui, nous, les femmes sortions pour passer les soirées du mois de Ramadhan dans une belle ambiance. Autrefois, il n'y avait pas ces attitudes consistant à montrer ses richesses. Nous sortions toutes les mêmes aliments comme les beignets et le thé ou le café. Parfois, les hommes présents à la mosquée du village pour la prière des Tarawihs nous agrémentaient avec des dates. Ils n'oubliaient pas de nous envoyer des friandises à consommer sur la place du village que nous occupions pendant les soirées du mois de Ramadhan», raconte une autre femme d'un village du littoral à Iflissen. Les vieilles femmes avec qui nous avons discuté s'accordaient toutes sur cette caractéristique des sociétés anciennes consistant à créer, soi-même, ses moments de joie et de quiétude. «Aujourd'hui, les gens croient qu'ils sont plus joyeux alors que c'est faux. Nos moments de joie ne dépendent même pas de nous aujourd'hui. On attend que la télévision nous passe un film auquel s'accrocher tous les soirs. Même si c'est un petit bonheur de regarder une belle série, est-ce que ce moment est partagé? Chacun est scotché devant le petit écran oubliant même les autres membres de la famille. Jadis, les moments de bonheur étaient partagés par tout le monde. Nous étions toutes présentes sur une même place pour discuter, raconter des histoires et chanter ensemble en choeur. C'est ce que j'appelle le bonheur», insiste une vieille femme réputée pour son don du chant. «J'étais très appréciée dans les fêtes du village. Toutes les femmes qui veulent danser dans l'Ourar me demandaient de chanter et de prendre le bendir. Ce temps-là est parti. Il nous a abandonnés à notre sort dans ce monde où tout est artificiel, même le bonheur et la joie», regrette Nna Fadhma, une vieille d'Agouni Oufekous. Beaucoup de personnes se souviennent encore de ces soirées animées du mois de Ramadhan sur les esplanades des mosquées des villages. «Il n'y avait pas trop de jeunes qui venaient aux Tarawihs. L'intérieur de la mosquée était plutôt rempli de personnes âgées et des adultes. Nous, les jeunes, restions sur l'esplanade en attendant la fin de la prière des Tarawihs. Nous discutions de tout, les yeux rivés sur la porte de la mosquée guettant la sortie des gens qui priaient. Cela donnait lieu à des moments très joyeux. Les gens ramenaient de chez eux des friandises, du thé, du café, des beignets voire même du couscous. C'était un rituel inévitable durant le mois de Ramadhan. Ils se créaient eux-mêmes leurs moments de joie. Ils n'attendaient pas la télé ou autre programme culturel ou artistique», raconte cheikh Arezki, un imam d'antan payé par les villageois. «Oui, j'étais imam dans les années 60 et 70 dans ce village. C'étaient les villageois qui cotisaient pour me payer un petit salaire. Ils étaient pauvres, mais jamais leur mosquée n'a manqué d'imam. Ils pouvaient, eux, manquer de nourriture ou de bois de chauffage, mais jamais l'imam de leur village. C'était un temps où la piété avait un sens», raconte cheikh Arezki. Les villageois se regroupaient tous sur l'esplanade de la mosquée, même si ce n'était pas tout le monde qui faisait la prière. L'essentiel, c'était le moment de communion et de partage. Ce sont d'ailleurs, ces jeunes qui restaient dehors qui se chargeaient de préparer la cérémonie qui succédait aux Tarawihs. «On dégustait des beignets avec du thé. On discutait en groupes. Certaines familles, dont un ou plusieurs membres étaient des émigrés, ramenaient même des cacahuètes. Le même regroupement pouvait se prolonger jusqu'à des heures tardives de la nuit lorsqu'il ne faisait pas froid», raconte un vieil homme qui regrette ce changement qui n'apporte hélas pas plus de bonheur. «On espérait que la modernité nous apporterait plus de bonheur et de quiétude mais force est de constater que ce n'est pas du tout le cas», regrette-t-il.