Youcef Merahi vient de nous quitter
Ta source ne tarira point
Les mots ne suffisent pas pour exprimer notre gratitude, mais nous ne cesserons pas d’essayer de prendre exemple sur toi.

Par Jugurtha ABBOU*
Point final. Comme on ne les aime pas, jamais suivis de majuscules. Comme un chemin à l’issue inconnue, comme un récit qui s’achève au moment où l’on s’attend le moins, un trépas qui survient lorsque le besoin de vie se fait pressant. Nous avons toujours eu besoin de toi, nous avons encore besoin de toi. Il n’est pas encore temps d’apposer le point final, surtout qu’on ne trouve pas le mot à placer juste avant, car il y en a tellement : souriant, accueillant, affable, humble, amène, disponible, généreux, humain…
Souriant ? Tu l’as toujours été, dans toutes les circonstances. Tous se remémorent cette image, lorsqu’en franchissant l’entrée de la librairie Cheikh, on t’aperçoit dans ton endroit habituel, papotant avec les amis ou lisant, soit un livre, soit un journal. Mais dès que tu apercevais quelqu’un, qui un ami, qui un écrivain, qui un lecteur, tu lui adressais ce sourire qu’on ne saurait effacer de nos mémoires. Au lecteur lambda qui te sollicitait pour un conseil de lecture, tu répondais et l’orientais avec joie. Il repartait alors doublement satisfait pour avoir, d’une part, acquis ce qu’il cherchait, et d’autre part, pour avoir rencontré une sommité de la littérature algérienne.
Sommité ? Que tu me pardonnes pour ce mot, quoique mérité ! Je sais que tu n’aimes pas les éloges, même si que tu ne ratais pas l’occasion d’en faire pour les autres, ceux qui les méritent, évidemment. J’allais dire que l’humilité est ton image de marque, mais je me retiens car je me rends compte que bien d’autres qualités t’ont collé à la peau.
Qu’on laisse encore ces souvenirs de la librairie Cheikh nous revenir. Je te revois encore taquiner Mustapha Rafaï, l’un de tes meilleurs amis, sinon le meilleur. Il revenait sur le match de la JSK et toi, rien que pour plaisanter, tenais à le contredire. Avec Moh Attaf, vous nous racontiez Tizi-Ouzou, les scouts, les parties de chasse et plein d’autres récits qui nous cultivent et nous marquent à jamais. Est-ce t’encenser que de te qualifier d’encyclopédie ambulante ?
Omar Cheikh, bien que pris par le travail, se joignait à la discussion, de temps à autre. On se taisait, car on apprenait beaucoup de vos débats. Une pensée pour Abderahmane Yefsah qui, après chaque contrôle médical passait prendre du plaisir à vos côtés, ce qui embellissait davantage ce paradis livresque. Tu étais toujours là à plaisanter avec le personnel de la librairie. Tass, aux petits soins avec les clients, Mina, au four et au moulin, et Fouad, sympathique et serviables… tous ont trouvé en toi le grand ami, pour ne pas dire le second papa. Et même nous autres, écrivains en herbe, témoignons de ton aide incommensurable. De la jeune Temzi dont tu as préfacé le premier ouvrage, à la grande Chouiten dont tu ne tarissais pas d’éloges, tu as été là à nous accompagner dans nos débuts à nous montrer les rouages de ce monde que nous avons eu du plaisir de découvrir en ta compagnie.
Personnellement, je me rappelle encore du jour où je suis venu déposer mon premier ouvrage, L’Amour des feux. Tu étais là, je t’ai remis un exemplaire, et après avoir lu quelques extraits, tu m’as proposé la date du 11 janvier pour animer une vente-dédicace.
J’ai souri en disant que ça serait mon anniversaire, tu m’as répondu que ça serait le tien aussi. Le hasard ne fait-il pas bien les choses ? Décalée d’une semaine, la vente-dédicace s’est déroulée dans une ambiance bon enfant. Un lecteur qui fréquentait régulièrement la librairie a pris un exemplaire de mon recueil. En se présentant à la caisse, on lui a signifié que son livre était payé…par M. Merahi.
Je me rappelle aussi du salon du livre d’At Yanni. Arrivé en fin d’après-midi, tu t’es dirigé vers la salle où les écrivains exposaient leurs œuvres. De chaque écrivain, tu as acheté un exemplaire, dans un geste qui ne peut dénoter que de ta générosité et de ta grandeur. Me reviennent en mémoire ces rencontres littéraires que la librairie Cheikh a abritées. Tu enrichissais les débats par tes interventions auxquelles tu rajoutais souvent une pointe d’humour, mais qui, nous le confirmons tous, étaient instructives à plus d’un titre. Tu dévorais les livres, trois à quatre par jour. Tu y trouvais refuge et tu as su, par la lecture et l’écriture, te mettre au-dessus du monde ignoble et inhumain. Un jour, tu as interrogé Dda Abderrahmane Yefsah : « Si je devais relire Mimouni, par quel livre je commencerais? » Spontanément, il a répondu : « Le printemps n’en sera que plus beau . L’as-tu relu ? Je ne sais pa »s. Mais une chose est sûre, tu as été de la trempe de Mimouni, Feraoun, Dib, Djaout, Kateb, Boudjedra et tous ces génies qui ont fait les beaux jours de la littérature algérienne. Par vos œuvres, vous avez porté haut la littérature algérienne. Les mots ne suffisent pas pour exprimer notre gratitude, mais nous ne cesserons pas d’essayer de prendre exemple sur toi. Je finirai par écrire un mot, MERCI, en lettres majuscules, avant d’apposer le point final.