Sous l’effet du jeûne
Écouter pendant le Ramadhan, Choukri F. un jeune drogué, coupable d’avoir sur lui, cinq cent soixante cachets psychotropes, a de quoi donner le tournis à un juge du siège !
Billal Djabri, le jeune juge blond, du tribunal d’Hussein Dey (cour d’Alger), sait qu’il est ici, même en période de jeûne, derrière son pupitre, pour appliquer la loi, notamment celle du n°04-18 du 25 décembre 2004, relative à la prévention et à la répression de l’usage et du trafic illicite de stupéfiants, et l’article 17, en l’occurrence la commercialisation.
«-Est punie d’un emprisonnement de dix (10) ans à vingt (20 ) ans et d’une amende de 5000000 DA à 50000000 DA, toute personne, qui, illicitement, produit, fabrique, détient, offre, met en vente, vend, acquiert, achète pour la vente, entrepose, extrait, prépare, distribue, livre à quelque titre que ce soit, fait le courtage, expédie, fait transiter ou transporte des stupéfiants ou substances psychotropes. La tentative de ces infractions est punie des mêmes peines que l’infraction consommée. Les actes prévus à l’alinéa 1er ci-dessus sont punis de la réclusion perpétuelle lorsqu’ils sont commis en bande organisée.»
Un silence glaçant, en cette fraîche journée mi- ramadhanesque gagna la salle d’audiences, alors que Choukri, l’inculpé se tenait la tronche de désespoir.
-Je suis innocent. J’ai déjà été jugé, mais à chaque procès, je m’en suis tiré… Et c’est pourquoi…
—Cette fois vous avez été pris en flagrant délit devant un établissement scolaire en train de proposer aux innocents collégiens du poisonn ! coupa Djabri, sans regret ni gêne, car il venait d’appliquer la loi, uniquement ! Ces reports d’affaires qui pouvaient attendre, n’affectaient en rien l’avance de la justice de ce tribunal qui a pris une telle ampleur, que depuis la salle des «pas perdus», parvient un énorme brouhaha franchement dérangeant . Le procureur fait un signe de la tête au jeune policier de service qui effectue un saut juste à côté : moins d’une minute, le calme est rétabli. La salle d’ audiences était trop exiguë pour contenir ce monde venu, qui, pour assister aux joutes d’ avocats rompus aux duels avec les parquetiers ou encore aux nombreux accrochages et incidents qui vont en droite ligne avec la marche d’ une audience qui ne peut l’ être réellement, qu’avec, justement, ces incidents. Le juge sort un paquet qu’il montre à l’inculpé et donc à toute l’assistance.
-Est-ce à vous ? dit à voix basse le magistrat en regardant bien comme il faut l’inculpé qui répond aussitôt :
- Non, Monsieur le président. Qui a trouvé ce machin ? Qu’il vienne ici m’affronter…
-C’est bien beau de faire venir toute la brigade de la BRI, encore faudra-t-il prendre le dessus, et prouver le contraire !
-Amenez toute la sûreté urbaine si vous voulez, elle ne pourra rien prouver, car la rafle a été non seulement brouillonne, mais brutale ! Coupe effrontément Chaouki F. Il est aussitôt remis à sa place par le juge, révolté par tant d’audace.
-Écoutez ! le tribunal vous a assez entendu faire des déclarations inadéquates et donc, c’est la dernière fois que vous vous comportez de cette manière.
-Pardon, Monsieur le juge, mais j’ai été trop malmené, depuis la sûreté urbaine jusqu’ici !
-Cela va bien ? Où jusqu’ici ? Ou bien cela va mieux ? Grâce à un superbe coup de filet des gars de la Dgsn, une fine brigade de recherches et d’investigations, aguerrie à tous les coups fourrés des trafiquants de tous bords.
-Vous vous êtes bien comporté, aujourd’hui, compensant par- là, les bévues passées, commises en compagnie de votre beau-frère, alors qu’il roulait de point en point, remettant un paquet de came, par- ci, un autre par-là ! Commenta, le juge ravi des excellentes et salvatrices, prises de ces deux dealers en puissance.
-Qui est donc cette «Salsa» ? Vous la connaissiez, pour l’appeler par son prénom ? Articula lentement le juge qui sera amplement édifié en apprenant de la bouche de la codétenue que cette retraitée, âgée de soixante- neuf ans, était, en vérité sans nom de… famille. Mais qu’elle se prénommait Salima, dite « Salsa».
-«Elle a disparu de la circulation, au lendemain de l’interpellation d’Ali-Hami B. mon beau-frère. Cela va faire plus d’une année et demie, que je ne l’ai revue, ni rencontrée ! Les inculpés sont assez souvent debout, le cou tendu vers le tribunal, qui se démène comme il peut pour appliquer la loi, si possible, sévèrement, juste de quoi leur apprendre qu’une loi est faite pour être bien et proprement appliquée ! Malgré sa sévère utilisation par les juges du siège, les trafiquants, surtout. Comme l‘inculpé est assisté d’un, dit-on, très bon conseil, il se tient bien debout sur ses longues jambes qui semblent bien le supporter pour le moment, mais qui le lâcheront presque vers la fin de l’interrogatoire du juge, qui est loin d’être trop conciliant avec les inculpés, notamment ceux qui jonglent avec Dame-drogue ! Le verdict tombera une semaine plus tard : douze «douces» années d’emprisonnement pour les inculpés furent prononcés par un juge jeûneur, certes, mais conscient !