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Le pouvoir du rêve

Henry Jaglom, jeune cinéaste américain au look hippie avec sa queue de cheval et ses vêtements multicolores, était au bord de la crise de nerfs. Il s'arracherait les cheveux s'il ne tenait pas autant à sa queue de cheval qui faisait sa fierté. Voilà, il était en train de tourner son premier film... Corrigeons: il n'était pas en train de tourner puisqu'il n'y avait rien. Et pourquoi donc? Tout simplement parce que l'équipe technique restait de marbre quand il lui lançait: «Moteur!» Rien ne tournait. À part la terre évidemment qui tournait pour tous. Il ne comprenait pas le team de tournage (cameramans, éclairagistes, etc.) qui venait quand même à 5 h du matin à Brooklyn, arrondissement de New York, affrontait le froid glacial de cet hiver de 1971 mais restait froid. Pas un cheveu ne bougeait. En vérité, l'équipe était excédée par ce freluquet au physique excentrique qui n'avait même pas de scénario, vous avez vu ça! Mais pour qui se prend-il? En réaction, pour lui donner une belle leçon, elle répondait à son «moteur!» par des phrases déprimantes du genre: «On ne peut pas tourner ça... Ça ne marchera pas... C'est invraisemblable, etc.» Découragé, ne comprenant pas cette fronde qui ne disait pas son nom, il alla voir le maître, Orson Welles (qui devait jouer dans le film), le génial auteur d'un des plus grands films de l'histoire du cinéma: Citizen Kane. Il lui expliqua qu'il était au bout du rouleau, que son budget diminuait comme peau de chagrin et qu'il allait mettre la clef sous le paillasson si l'équipe technique continuait à freiner des quatre fers. Après l'avoir écouté sans un mot, le grand réalisateur laissa tomber: «Tu leur dis simplement: nous allons tourner une séquence de rêve!»
L'autre manqua de tomber à la renverse: «Vous êtes sérieux? Mais ils vont me rire au nez, ça se voit que vous ne les connaissez pas! Ce sont des durs!» Welles lui répondit par un sourire, celui que les adultes adressent à des enfants dissipés, et grogna: «Faites ce que je vous dis. Faites-moi confiance, allons, allons jeune homme.»
Dans la bouche de Welles, le qualificatif «jeune homme» n'était pas très flatteur. Sans être vraiment convaincu, Jaglom décida d'appliquer le conseil du maître, après tout il n'avait rien à perdre. Le voici à 5h du matin devant une équipe mal réveillée. Le voici sans grande conviction lançant: «Hé les gars! Nous allons tourner une séquence de rêve! Moteur!» Et, à sa grande stupéfaction, le miracle se produisit: l'équipe filmait avec un entrain de débutant. Toute la semaine, il répéta la même phrase de lancement du tournage, et le même phénomène se déroulait sous ses yeux ébahis. Il ne comprenait pas ce que cette phrase avait de magique pour que l'équipe si récalcitrante se transforma, comme par magie, en équipe coopérative, docile et professionnelle.
Encore sous le choc comme s'il avait découvert la pierre philosophale, il alla voir Welles, le remercia pour son aide et le pria, tremblant de respect et de gratitude, de lui expliquer l'énigme de la phrase merveilleusement efficace. Le maître lui répondit textuellement: «Il faut les comprendre. Ce sont des gens qui travaillent dur pour gagner leur croûte. Ils ont une vie difficile. Et structurée: ils bossent toute la journée, ensuite ils dînent, ils mettent les enfants au lit, ils vont se coucher et ils sont de retour sur le plateau à cinq heures le lendemain matin. Toute leur vie est organisée et planifiée, sauf les rêves. Le seul moment où ils sont vraiment libres, c'est quand ils dorment et qu'ils rêvent. Si vous leur dites que c'est une séquence de rêve, ils se libéreront de toutes ces règles pour se montrer créatifs, pleins d'imagination, et ils vous donneront tout ce qu'ils gardent en eux.» Fin psychologue connaisseur de l'âme humaine, Welles savait que rien de grand ne pouvait se faire sans les rêves. Qu'on se rappelle le fameux I have a dream (J'ai fait un rêve) en août 1963, du pasteur afro-américain Martin Luther King, ces mots aux accents prophétiques ont bouleversé le monde. Ils ne demandaient pas la lune, mais seulement l'égalité civique entre les Blancs qui avaient tous les droits et les gens de couleur qui n'en avaient aucun et qui rêvaient d'en avoir. King paya de sa vie son rêve. Mais son cri resta. Et résonne encore dans le monde. Il fait partie de l'histoire des rêves prophétiques.
En Algérie, le président Boudiaf, figure légendaire de la Guerre de libération, a fait rêver tous les jeunes Algériens qui aspiraient à une autre Algérie que celle des islamistes, une Algérie de paix, de fraternité, ouverte sur le monde et non repliée sur elle-même entre qamis et djelbab pour tous. Sa mort brutale a transformé le rêve en cauchemar de dix longues années.
Au-delà de Boudiaf, un autre Président a réalisé, lui, le rêve de millions de jeunes Algériens qui traînaient sans succès la savate pour un boulot: Abdelmadjid Tebboune. Il fut le premier dans l'histoire de notre pays à instituer l'allocation chômage qui redonnait la dignité - tête haute comme tout Algérien doit l'être -, tel était le message aux moins de 40 ans qui n'ont pas eu la chance d'avoir un travail. L'allocation chômage a rendu l'espoir à beaucoup de désespérés. Ce n'est pas rien. Celui qui sauve une vie humaine sauve le monde. Et celui qui sauve le monde est sauvé.
Mais le plus beau des rêves, on l'a laissé pour la fin. Celui d'une poignée d'hommes - et quelle belle et vigoureuse poignée! - qui a déclenché la Révolution. Ces hommes savaient qu'ils mourraient probablement avant l'indépendance. Peu importe. Ils ont fait le don de leur vie. Pour que l'Algérie, notre Algérie plusieurs fois millénaire, vive libre. Chaque jour que Dieu fait, nous devons remercier nos martyrs pour ce beau rêve qu'ils nous ont offert: l'indépendance! Que serions-nous sans le rêve de Novembre de nos aînés? Oui, que serions-nous? Alors, en cas de blues, posons-nous la question, ça nous apprendra à relativiser. Nous ne verrons pas la vie en rose, mais sous de plus belles couleurs. Évidemment: blanc, vert et rouge.

De Quoi j'me Mêle

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