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Bélaïd Abane, politologue, à L’Expression

«Si Bouregaâ est une personnalité incontournable»

Politologue et auteur de plusieurs ouvrages sur la Révolution algérienne, Bélaïd Abane s’exprime sur l’arrestation du commandant de la Wilaya 4 historique, Lakhdar Bouregaâ, et assure que « ce que je sais par contre, c’est que Si Lakhdar est un rebelle d’une grande sincérité avec une certaine dose de naïveté qui l’amène parfois à dire les choses comme il les ressent ». Le politologue affirme également que « le commandant Bouregaâ est l’une des dernières personnalités crédibles et incontournables, qui devrait au contraire jouer un rôle clé pour aider notre pays à sortir de cette crise porteuse de multiples dangers».

L’Expression : Le commandant Lakhdar Bouregaâ, 86 ans, a été placé sous mandat de dépôt. Il est accusé de mener une campagne de démoralisation de l’armée. Quelle est votre lecture ?
Bélaïd Abane : Je ne sais pas exactement pour quels propos a été arrêté Si Lakhdar Bouregaâ. Ce que je sais par contre c’est que Si Lakhdar est un rebelle d’une grande sincérité avec une certaine dose de naïveté qui l’amène parfois à dire les choses comme il les ressent. Le connaissant je doute que ce grand patriote ait intentionnellement voulu blesser l’armée ou saper son moral. S’il ne s’agit que de propos malheureux, l’arrestation de Si Lakhdar Bouregaâ ne me paraît pas justifiée. Il s’agit tout de même d’un vieillard malade de 86 ans qu’on arrête pour des paroles, certes malheureuses. Il s’agit au surplus de l’une des dernières personnalités crédibles et incontournables, qui devrait au contraire jouer un rôle clé pour aider notre pays à sortir de cette crise porteuse de multiples dangers. La réaction lourde de l’autorité militaire ne va pas dans le sens de l’apaisement général.

Personnalité crédible et incontournable, dites-vous ? Pourtant la télévision d’Etat n’a pas hésité à s’attaquer au passé historique du chef maquisard qu’elle accuse d’avoir usurpé son grade de commandant en Wilaya 4 historique. Vous qui avez travaillé sur l’histoire de la Révolution, quel témoignage portez-vous sur Lakhdar Bouregaâ ?
L’Entv s’est rendue coupable d’une grande indignité. Jeter l’opprobre sur un héros national pour plaire au pouvoir du moment qui n’en demandait sans doute pas tant est une turpitude dont l’auteur ou les auteurs devront un jour ou l’autre rendre compte. J’ai eu la naïveté de croire que ces sinistres méthodes qui ont accablé tant d’Algériens, appartenaient à un passé révolu. Lakhdar Bouregaâ usurpateur, rien que ça ! Reprenons nos esprits et laissons parler ceux qui savent de quoi ils parlent. Selon Mohamed Téguia maquisard en Wilaya 4, devenu historien, Lakhdar Bouregaâ était pressenti pour le grade de colonel à la tête de la Wilaya 4 historique après la mort de Si Mohamed Bounaâma. Sa faible maîtrise de la langue française, nécessaire à l’époque, l’avait fait écarter au profit du colonel Hassan. Jamais, jusqu’à l’infâme accusation de l’Entv, ne furent remises en question la probité, l’intégrité morale et le statut de héros national de Si Lakhdar Bouregaâ comme vient de le réaffirmer le moudjahid Si Mohand Ouamar Benelhadj secrétaire national de l’ONM. Sur le versant anecdotique, cet homme d’une très grande simplicité, fera un jour très forte impression au cours d’un déjeuner dans un modeste restaurant du quartier Saïd Hamdine auquel nous avait conviés le journaliste Rabah Rafai. Feu le général Hocine Benmaâlem était littéralement intimidé par le commandant Bouregaâ auquel il témoigna respect et admiration. A ce déjeuner il y avait également mon ami Ahmed Radi, pilote de chasse de l’armée de l’air, qui pourra témoigner dans le même sens. Nous étions tous les quatre sous le charme de cet homme, un pince-sans-rire à l’humour caustique et à la compagnie très agréable. Concernant les « biens accumulés » par Si Lakhdar Bouregaâ comme l’affirme indûment l’Entv, je peux là aussi témoigner pour avoir eu l’honneur de m’asseoir à sa table il y a quelques années, que le commandant si Lakhdar habite une très modeste villa du bas Hydra, modeste au point qu’elle m’avait parue détonner dans ce quartier de villas cossues, aussi luxueuses les unes que les autres. C’est de cette même villa qu’il fut emmené par les services de sécurité le 30 juin aux environs de 14h.

Pourquoi le Commandement militaire a ordonné l’arrestation d’un authentique chef maquisard à la veille du 58ème anniversaire de l’indépendance ?
Il y a une sorte de raidissement de l’autorité militaire depuis plusieurs semaines, notamment avec le maintien contre vents et marées de la «légalité constitutionnelle » en opposant une fin de non-recevoir à toute autre solution. Puis est venue la crispation inutile et contre-productive autour du drapeau amazigh et des arrestations incompréhensibles des marcheurs porteurs non pas d’un drapeau ennemi, ni même d’un drapeau étranger, mais de l’emblème de notre identité commune qui se veut bien au contraire symbole de l’unité et toujours arboré aux côtés de l’emblème national cher au cœur de tous les Algériens. Imaginons à Dieu ne plaise que les services de sécurité européens, notamment ceux de la France, se mettent à pourchasser les drapeaux « autres que leur emblème national » arborés sur leur territoire respectif. A-t-on idée de l’omniprésence, notamment en France, du drapeau algérien arboré fièrement et pas seulement au cours des manifestations sportives. Revenons à la sagesse, au bon sens et à la raison. L’avenir du pays, de l’Algérie, mérite largement que l’on dépasse ce genre de querelles inutiles qui nous rappelle les moments sombres du passé. Notre pays vient de montrer au monde qu’il a grandi et voit large et grand. Chacun de nous, autorités civiles et militaires comprises, doit s’imprégner de ce nouveau paradigme. L’arrestation du commandant Bouregaâ montre hélas ! que les choses ne vont pas dans ce sens et que l’autorité militaire se raidit de plus en plus. A moins qu’il y ait d’autres raisons objectives à cette arrestation, et à ce moment-là, il faut que la justice communique plus et mieux car la population ne comprend pas et a besoin de savoir ce qui se passe.

A quoi selon vous est dû ce raidissement ?
L’une des premières raisons objectives est que le Mouvement populaire, qui en est à son cinquième mois, apparaît aux yeux de l’autorité militaire comme une récréation trop prolongée à laquelle il lui paraît impératif de mettre fin. Car, et c’est là aussi une donnée objective, l’état-major et le Haut Commandement, le seul pouvoir réel du moment, ont la lourde responsabilité de résoudre la crise politique profonde que vit le pays sans la moindre effusion de sang. En outre, l’état-major est convaincu que des mains invisibles internes et externes, stimulent le Mouvement populaire et attisent ses revendications dont certaines ont ciblé directement le chef d’état-major. Il apparaît clairement que l’enjeu de cette lutte c’est le Mouvement populaire, soit en fait le peuple qui vote : qui le convaincra, le gagnera, et aura gagné la partie. Il faut sans doute rappeler ici que la solution viable, durable pour l’avenir du pays est celle qui prendra en compte le cœur de la revendication populaire, à savoir la fin de l’ancien régime. Quand ce principe sera accepté sans ambages, sans ruses et sans faux-fuyants, il est certain que le peuple algérien saura être d’un grand réalisme.
Car quoi que l’on pense, les Algériens ne sont pas dans l’état d’esprit d’un jusqu’au-boutisme suicidaire. Et au vu de toutes les prédations, de toutes les turpitudes d’un régime gangrené jusqu’à la moelle, la revendication populaire est parfaitement légitime. Comment maintenir un système que l’état-major lui-même a qualifié officiellement de bande mafieuse. Le peuple n’est pas comptable de ce qui s’est passé dans le pays. Il en est la victime, même si par principe de réalité on doit le rappeler à la nuance, à la modulation, voire à la modération.

Désespéreriez-vous alors quant à une solution pacifique de la crise que traverse le pays ? Entrevoyez-vous une solution de sortie de crise ?
J’avoue regarder l’avenir avec moins d’optimisme. Le durcissement de l’autorité militaire, au-delà des causes objectives que je viens d’évoquer, traduit sans doute une exacerbation des antagonismes internes et des luttes d’influence de puissances traditionnellement intéressées par les choix économiques de notre pays et par ses orientations stratégiques et géopolitiques. Et cela n’est habituellement pas de bon augure. Il n’y a qu’à voir ce que sont devenus des pays réputés stables comme la Syrie, l’Irak, la Libye, pour s’en convaincre. Ce qui se passe à nos frontières, notamment à l’est, qui ne laisse certainement pas indifférent le Haut Commandement de l’ANP, n’incite pas là aussi à l’optimisme, d’autant plus que la logique économique attend notre pays au prochain tournant, alors que la population attend des mesures concrètes très vite qui ne pourront pas être satisfaites, alors que le pays a été mis en coupe réglée, notamment durant les 20 années du règne de Bouteflika. La désillusion sera grande à la mesure de tous les grands espoirs portés par le Mouvement populaire. Une solution de sortie de crise, me demandez-vous ? J’ai eu l’occasion de l’évoquer à maintes reprises avec vous. S’il s’agit d’une solution de fond et non pas du traitement symptomatique d’un mal profond et profondément politique, le recours à une simple élection présidentielle ne réglera rien. Ce serait comme je l’avais dit dans vos colonnes, de la cosmétique sans effet durable pour l’avenir du pays. Une solution imposée au peuple en marche, une solution non soutenue non accompagnée non facilitée par l’institution militaire, est vouée à l’échec. Je maintiens que le remède à la profonde crise politique sur fond de déliquescence économique est la remise à plat de tous les problèmes du pays au cours d’une transition politique à laquelle participera l’armée qui a tout à gagner à la clarification et à l’assainissement de nos mœurs politique. C’est aussi pour elle une façon de retirer le tapis sous les pieds de tous ceux qui veulent mener notre pays dans une voie aventureuse aux conséquences incommensurables. Il n’y a pas d’autre choix pour l’armée que d‘être aux côtés de son peuple et au peuple d’être aux côtés de son armée.

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