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Ali Benouari, ex-ministre du Trésor, à L’Expression

«Le pays est menacé par la faillite»

Ali Benouari, ex-ministre du Trésor (1991-1992), candidat à la présidentielle de 2014, est fondateur du parti politique, Nidaa El-Watan.

L’Expression : Y a-t-il un terrain d’entente possible entre le « dégagisme » du peuple et l’intransigeance du chef d’état-major de l’ANP, Ahmed Gaïd Salah, qui tient à l’élection présidentielle ?
Ali Benouari : Le « dégagisme » n’est pas une solution de sortie de crise. C’est juste une façon d’exprimer le rejet de l’ensemble du système politique qui gère le pays depuis l’indépendance sans discontinuité, et non pas seulement du régime de Bouteflika. Sentiment bien légitime, mais qui perdure comme un slogan, après le départ forcé du président et l’arrestation des plus grands symboles de son pouvoir (le général Toufik compris). Ce slogan est repris chaque vendredi, comme si la situation n’avait pas évolué depuis le 22 février. Comme si on voulait dire à l’armée qu’elle devait aller plus loin. Ensuite, après l’arrestation des trois (Saïd, Tartag et Toufik), on a exigé celui du reste des 3 B. Puis, après le départ de Belaïz du Conseil constitutionnel, suivi de l’arrestation des trois principaux oligarques, on a exigé le départ des « 2 B » restants et l’abandon de l’option de l’article 102 de la Constitution, comme gage de la volonté de l’armée d’aller vers une véritable transition démocratique. Certains associent même le chef d’état-major au système qu’il faut « dégager », comme si toutes les mesures que ce dernier a prises étaient mineures au regard de l’objectif déclaré de faire partir tous les représentants du pouvoir. Etat-major de l’armée compris. Dès lors, quel sens donner aujourd’hui à ce « dégagisme»?

Comment analysez-vous toutes ces arrestations opérées jusqu’ici ? Cela traduit-il la bonne foi de l’armée ou obéit-il à une lutte de clans ?
Quasiment toutes les personnes arrêtées ont un lourd contentieux avec le peuple, qui n’arrêtait pas de les dénoncer, nommément, depuis le 22 février. Force est donc de constater que l’armée et la justice ont réagi plus qu’elle n’a agi, en la circonstance.

Dans votre proposition de sortie de crise, vous affirmez que « l’Armée se considère, en vertu de ses missions régaliennes, comme incontournable dans le processus de démocratisation en cours. Pas directement, mais derrière un pouvoir légal, même s’il est purement formel. Pouvez-vous être plus explicite ?
L’état-major de l’armée semble avoir anticipé le blocage politique et institutionnel qui aurait prévalu après le 17 avril, suite à la démission de Bouteflika. En s’accrochant à la Constitution, car c’est d’abord la Constitution qui fait de l’armée la garante de la stabilité du pays, même si elle agit derrière le pouvoir purement formel d’aujourd’hui. C’est dans cet esprit-là, maintenant que l’élection du 4 juillet a été annulée, qu’elle a lancé un appel au dialogue, aux forces représentatives du peuple. La question qui se pose n’est pas tant de savoir pourquoi elle n’a pas identifié ces forces, mais de savoir si ces forces représentatives existent réellement et si elle dispose d’une autre solution? Quand on voit l’état de la classe politique dans son ensemble et celui des autres forces, syndicales et associatives, qui sont elles aussi le fruit d’un système rejeté par le peuple, on s’aperçoit que la solution est tout sauf simple. Devant l’offre politique de l’armée, le réalisme commande à tous ceux qui se sentent représenter le peuple de faire des propositions concrètes pour entamer de toute urgence un dialogue avec elle. Qui, précisément, devrait se sentir interpellé pour entamer ce dialogue ?

Vous pensez qu’il n’y en a pas ?
Ceux qui s’estiment représentatifs et qui ont à cœur de trouver des solutions, non ceux qui s’offusquent de l’offre de l’armée et qui font à son chef d’état-major un procès d’intention. Ceux qui tiennent compte du seul objectif qui rassemble tous nos concitoyens, qui est d’aller au plus vite à une élection libre. Ceux qui comprennent l’urgence et la gravité de la situation, et qui ne sont pas découragés par sa complexité. Ce qui est certain, c’est que l’armée veut la tenue d’une élection présidentielle dans les meilleurs délais, via la mise en place d’une instance électorale indépendante.
Le peuple a pris ses responsabilités, en sortant manifester par millions. Sans lui, les résultats obtenus à ce jour n’auraient pas été possibles. Il a obtenu tout ce que l’opposition n’arrêtait pas de réclamer, sans succès. Faut-il rappeler que la plate-forme de Mazafran posait, il y a trois ans, les conditions d’une transition négociée avec le pouvoir et demandait la mise en place d’une instance indépendante chargée de l’organisation des élections? Faut-il aussi rappeler que l’opposition n’arrêtait pas, jusqu’à l’été dernier, de demander l’application de l’article 102 de la Constitution pour empêcher un 5ème mandat du président? L’objectivité commande d’admettre qu’une bonne partie des revendications du peuple a été satisfaite. Le réalisme commande, quant à lui, de partir des acquis obtenus grâce au peuple et de la disponibilité de l’armée à accompagner et à garantir l’achèvement du processus de transition engagé. Car ce processus est bel et bien engagé, n’en déplaise aux adeptes de la « transitologie ». J’ai proposé, pour contourner le problème de représentativité, que l’on confie la mise en place des mécanismes de déroulement des prochaines élections à des personnes non partisanes, connues pour leur sagesse et leur dévouement au bien public. Qui les choisira ? Peu importe, à la limite, pourvu que leurs qualités soient reconnues par le peuple et par l’armée qui détient les clés du pouvoir.

Il est clair en effet qu’après le 4 juillet, personne ne sera autorisé à accéder au palais d’El Mouradia ou au Palais du Gouvernement sans l’accord des responsables de la Défense nationale. Si le peuple estime que les sages choisis méritent sa confiance, il les plébiscitera le vendredi qui suivra leur désignation. Dans le cas contraire, il les rejettera. Son jugement est infaillible. Bien sûr, ces personnes ne devront avoir aucune ambition politique et leur mandat sera limité dans le temps.

Vous dites que le pays est menacé par la faillite financière à l’horizon 2021. Avez-vous des éléments pour étayer cette prévision pessimiste ?
Il y a aujourd’hui moins de 70 milliards de dollars de réserves de changes, soit deux années d’importation au maximum. En tenant compte des besoins croissants de notre population et d’un prix stable du prix du pétrole, il ne restera pas grand-chose de ces réserves à la fin de l’année 2021. Cela signifie que nous devrons nous tourner vers l’endettement extérieur pour faire fonctionner notre économie et faire face aux besoins de notre peuple. Exactement comme en 1988. Mais avec une population qui a doublé. Faut-il rappeler qu’à l’époque, on empruntait essentiellement pour manger et pour se soigner, les maigres ressources disponibles ne permettant pas d’engager une politique d’investissement susceptible de créer des emplois? On remboursait la dette à long terme contractée à l’époque de Boumediene pour prendre des crédits à court terme très chers. Du coup, la durée moyenne de notre dette extérieure était passée de 7 ans à un an. Nous avions été contraints de faire ce que j’ai qualifié à l’époque de « Plan Brady à l’envers». Pour rembourser les emprunts arrivés à échéance, nous devions en effet emprunter chaque année le même montant, soit dans les 10 milliards de dollars, à un taux d’intérêt double du taux du marché. Dans ces conditions, nous ne pouvions ni faire des investissements pour créer des emplois ni choisir nos fournisseurs (la plupart des crédits étaient liés à un pays ou à un fournisseur). Nous étions tout simplement étranglés financièrement, surtout que le volume de la dette n’arrêtait pas de gonfler par suite des taux d’intérêt élevés et des commissions exorbitantes imposées par les banques des fournisseurs (sweeteners). Nous avions perdu toute souveraineté sur la conduite de nos affaires car devenus dépendants du bon vouloir des aides gouvernementales. J’ai vécu cette période où nous devions littéralement mendier auprès de divers gouvernements étrangers (France, Japon, pays du Golfe, etc.) pour maintenir notre économie à flot et pour éviter que la famine ne vienne frapper à nos portes.

Et la situation d’aujourd’hui est-elle plus préoccupante ?
Oui, et à bien des égards, car nos importations sont cinq à six fois plus importantes qu’à l’époque. J’estime le niveau des importations incompressibles à 50 à 60 milliards de dollars d’ici deux ans, dont près de
15 milliards en importation de services. Pour près de 30 milliards de dollars d’exportations, au niveau actuel du prix du pétrole. Soit un déficit de la balance des paiements de l’ordre de 20 à 30 milliards de dollars, qui sera couvert par ponction sur les réserves de changes. Dans ces conditions, celles-ci seront totalement épuisées et il est illusoire de penser que les marchés financiers nous permettront de couvrir ce solde, au-delà de 2021. L’accès à ces marchés de crédits libres à moyen ou long terme exige en effet, une garantie de solvabilité que nous ne pourrons plus offrir.
Nous nous tournerons alors de nouveau vers des crédits à très court terme plus coûteux et qu’il faudra rembourser l’année d’après par de nouveaux emprunts, qui s’ajouteront aux emprunts nécessaires pour financer le solde déficitaire de l’année qui suit, etc. Certes, nous pourrons solliciter des emprunts auprès des institutions multilatérales, vu que nous en sommes membres et que c’est leur vocation, mais il est illusoire de compter mobiliser plus de 2 à 3 milliards de dollars par an et ces emprunts iront vers des projets de développement, et ne pourront pas financer nos besoins en produits de consommation courante (lait, blé, médicaments...) en matières premières et biens d’équipement pour nos entreprises. Les dernières lignes de crédit qui seront sollicitées seront les aides gouvernementales, mais nous en connaissons le prix, car on ne manquera pas de nous faire sentir le poids de la dépendance politique.
Le pire est que tous ces emprunts réunis ne suffiront pas à boucler ni notre déficit extérieur ni maintenir le niveau d’emploi et de relatif bien-être que nous avons connus au cours de ces 20 dernières années. Nos créanciers nous indiqueront donc fatalement la porte du FMI, qui nous dira aimablement qu’il faudra diminuer notre train de vie, ayant vécu au-dessus de nos moyens et qu’il faudra s’attaquer aux causes structurelles de nos déficits. Parmi les mesures que le FMI nous imposera, la première sera une forte dévaluation du dinar. Pour mémoire, il nous a contraints, après l’accord d’ajustement signé en 1994, à dévaluer notre monnaie de 400% entre 1994 et 1997.
Par comparaison avec les déficits d’aujourd’hui et à venir, il est à craindre que la dévaluation sera nettement supérieure, ne serait-ce que pour résorber les 10.000 milliards de dinars qui auront été créés à fin 2021 par la politique démagogique de Ouyahia. Bien sûr, les mesures que nous serons contraints de prendre iront bien au-delà.
Elles s’étendront à la privatisation de ce qui reste d’entreprises publiques, peut-être même à la privatisation des ports et des aéroports, voire même de la Sonatrach.
Bien entendu, ceux qui en souffriront ne seront pas les nantis, mais les couches moyennes et pauvres, qui seront également touchées par une réforme sévère du régime des subventions. C’est-à-dire la quasi-totalité de la population. Les dépenses liées à notre sécurité ne manqueront pas aussi d’être touchées.
Le tout conduira à un affaiblissement global de notre Défense nationale.
À côté de cet immense danger, nos aspirations démocratiques actuelles deviendront dérisoires.Ceux qui disent trop souvent que j’exagère, peuvent toujours commanditer des expertises pour confirmer ou infirmer mon opinion.
Si j’ai raison, cela voudra dire, comme je le répète souvent, qu’il faut tout faire pour abréger la période de transition et aller au plus vite vers des élections libres. Seules des élections démocratiques pourront amener au pouvoir des élites représentatives et compétentes qui seront en mesure de sauver le pays et faire accepter au peuple les nécessaires sacrifices.

Tout le monde connaît et a dénoncé la menace que fait peser l’argent sale sur le pays. Mais vous parlez aussi de « complot tramé » avec « l’aide de certains pays étrangers » pour que la maffia se maintienne au pouvoir. Pouvez-vous nous donner plus de détails ?
J’ai parlé effectivement de ce risque. Il est bien réel. J’ai évoqué les milliards de dollars et les dizaines de milliers de dinars et ce n’est pas une fiction. Il y a d’abord le danger représenté par les milliers de milliards de dinars accumulés au niveau de la sphère informelle en Algérie. De l’argent qui est hors banque, au noir, et qui finance toutes sortes d’activités illicites. Ses détenteurs sont nombreux, mais une partie sert à financer des activistes politiques qui veulent peser sur le processus démocratique en cours. Tout le monde sait déjà que des postes de députés se vendaient au plus offrant. Il y a ensuite les masses considérables d’argent qui ont été accumulées à l’étranger. On avance le chiffre de 200 millions de dollars, fruits de l’évasion des capitaux qui a pris de multiples chemins et des proportions considérables au cours de ces 20 dernières années. L’accumulation de ces capitaux résulte aussi des pots-de-vin sur les marchés publics et des surfacturations sur les importations privées. Les biens et comptes à l’étranger des Bouchouareb, Chakib Khelil, Amar Saâdani, Amar Ghoul, Benyounès, Cherif Rahmani etc., sont là pour nous rappeler la proximité que ces responsables algériens des 20 années écoulées ont entretenue avec des hommes politiques étrangers, français, notamment. Il est clair que ces gens sont dérangés par le soulèvement du 22 Février et par les clameurs du peuple en colère, qui cite leurs noms et exige leur jugement. Le fait que la justice algérienne ait commencé à faire le ménage ne peut qu’amener ces gens à rechercher une protection à l’étranger. En France et aux Émirats arabes unis en particulier. Les réactions de ces deux pays, depuis le déclenchement du Hirak, indiquent clairement où va leur préférence. D’un autre côté, on assiste à une offensive médiatique sans précédent, en Algérie et à l’étranger, contre les arrestations effectuées parmi les principaux oligarques et contre certaines personnalités politiques. Qu’il suffise de voir la pétition en faveur de Louisa Hanoune, émanant de centaines de personnalités françaises, (concomitamment avec des protestations locales), pour se rendre compte de l’ingérence étrangère dans nos affaires. La collusion entre des milieux étrangers et locaux pour dénoncer l’opération « mains propres » entamée dans notre pays devient de jour en jour plus flagrante. Ces milieux critiquaient la justice algérienne pour son inertie hier, on l’a clouée au pilori aujourd’hui pour excès de zèle ou subordination à l’armée. Ils défendaient l’armée quand elle était assujettie au DRS hier, ils la critiquent aujourd’hui pour s’en être affranchie et pour avoir mis sous les verrous les barbouzes qui terrorisaient aussi bien les civils que les militaires. Je suis, comme beaucoup d’Algériens, très vigilant sur les risques que fait peser l’argent sale sur le processus de démocratisation en cours et sur les risques d’ingérence étrangère. Il se trouve que les deux risques sont liés, car notre bourgeoisie est de type « compradore ». Elle se nourrit exclusivement des importations et des marchés conclus avec des pays étrangers. Nous devrons juger des intentions des pays partenaires à leur engagement à aider notre peuple à récupérer l’argent qui lui a été volé et qui s’est investi chez eux. Devront être considérés comme complices les pays qui protègent nos voleurs car cela est assimilé dans tous les pays à du délit de recel de produit volé. Notre pays aura cruellement besoin, pour se relever, des capitaux qui lui ont été extorqués. Nous ne demandons pas la charité, comme nous l’avons fait par le passé (j’en suis un témoin vivant), mais simplement qu’on nous redonne ce qui nous appartient Voilà un axe fort de politique étrangère pour nos gouvernements futurs.

L’Armée qui a arrêté des symboles du système, Tartag, Toufik, Saïd Bouteflika, a parlé de réseaux, de complicité étrangère… Ne pensez-vous pas que le peuple a le droit de savoir, qu’en est-il des faits et des suites, le commandement militaire ne devrait-il pas communiquer ?
Oui, l’Armée gagnerait, pour crédibiliser son action, à mieux communiquer. Ne serait-ce que pour faire taire les rumeurs qui disent que ces personnes ne sont pas tellement en prison, ou qu’elles vont être libérées une fois que le peuple arrêtera de manifester, etc.

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