{{ temperature }}° C / {{ description }}

Cité introuvable.

Hommage

Ahmed Zerguerras : Une vie d’humilité scientifique au service de la science

«Quand un savant meurt, c’est une bibliothèque qui brûle» Dicton africain repris par l’écrivain Amadou Hampâté Bâ.

C’est avec beaucoup de tristesse que je viens d’apprendre la mort du regretté professeur Ahmed Zerguerras, de l’Ecole nationale polytechnique, qui a pendant cinquante ans formé des centaines d’ingénieurs en électronique. Sa disparition s’est faite dans l’anonymat le plus strict de la communauté universitaire et du ministère de tutelle.

Qui est le professeur Ahmed Zerguerras ?
Le professeur Zerguerras a commencé sa carrière tout juste à l’indépendance, titulaire d’une thèse de doctorat de troisième cycle, ce qui était exceptionnel à l’époque. Il rejoint l’Ecole polytechnique au lieu de rester en France. Il fit sa carrière, en tant que chargé de cours et il soutint une thèse de doctorat es sciences près de vingt ans plus tard. Après la maîtrise de conférences, il sera professeur pendant plus de vingt ans. Durant sa longue et fructueuse carrière le professeur Zerguerras a encadré plus d’une centaine de projets de fin d’études, de magister et de thèses de doctorat. Ses publications de qualité sont indexées dans les revues internationales à grand impact factor.
Pour l’histoire sa dernière publication date de 2011, Il n’est que de voir comment l’indifférence de chacun est une seconde mort pour le disparu. Personne ou presque ne parle de ces besogneux, ces sans-grade dans l’échelle actuelle des valeurs qui fait que nous sommes la risée du monde scientifique.
Le professeur Zerguerras a toujours répondu présent quand on le sollicitait. Il eut ainsi à diriger le département de génie mécanique, mais aussi et surtout à coordonner le conseil scientifique de la revue de l’Ecole Journal of Algérien Technology pendant une dizaine d’années, jusqu’à son extinction par manque de financement au moment où elle commençait â être connue. C’était un travail de bénédictin que de s’assurer du niveau de la publication, il était fait obligation aux chercheurs de l’Ecole de publier dans la revue de celle-ci avant de publier aussi dans les revues étrangères. L’une de ses dernières publications dans le domaine du solaire se fera dans la revue « Renew. Energy » intitulée : « Genetic algorithm optimized fuzzy logic control for the maximum power point tracking in photovoltaic system », avec ses collègues C. Larbes, S.M.A.Cheikh, T.Obeidi, and A.Zerguerras, Renew. Energy, vol. 34, no. 10, pp. 2093–2100, 2009
Il se distinguait pas son élégance dans l’intransigeance, la rigueur morale, l’éthique au plus haut point. A telle enseigne que réussir au cours d’électronique : le traitement du signal était une performance pour celui qui en sortait indemne. Si Ahmed Zerguerras, qui ne parlait pas beaucoup, était un maniaque de l’ordre de la perfection. Au moment où le microcosme politicien a l’ambition de décider de l’avenir des jeunes sans aller à l’essentiel qui est la formation de jeunes fascinés par la science, il est bon de se référer à un des derniers repères en termes de compétence, d’éthique, de déontologie, d’humilité au service du pays. Il était membre permanent de la Commission d’éthique et de déontologie et à ce titre nous avons bénéficié au sein de la commission de ses positions tranchées se référant toujours à la norme de ce qui se fait ailleurs. En ce sens, il était atemporel dans sa démarche, refusant les approximations les « maâliche » qui ont tué la rigueur et la rationalité à
l’université.

Les pertes pour la science et l’éducation
Le professeur Zerguerras a été enterré dans le cimetière de Baba Hassen, « côtoyant » un autre illustre inconnu dans l’échelle actuelle des valeurs ; excusez du peu, le professeur Abdelaziz Ouabdesselam, éminent mathématicien, premier recteur de l’université de l’Algérie indépendante, fondateur de l’Ecole polytechnique post-indépendance, qu’il dirigea pendant une vingtaine d’années et qui eut dans son staff le professeur Zerguerras comme pilier de la physique. Il me souvient d’avoir rendu hommage à mes maîtres, les professeurs Abdelaziz Ouabdesselam et Mohand Aoudjahane, j’avais à cette occasion déclaré que «nous sommes des nains juchés sur les épaules de géants».
Ces repères scientifiques sont morts dans l’anonymat le plus strict, notamment de la nation. Il en est ainsi du professeur Ouabdesselam comme du professeur Aoudjahane, l’un des pères fondateurs de l’université algérienne post-indépendance. Mathématiciens de talent, ils firent à leur façon, un djihad de plus d’un demi-siècle d’enseignement sur tous les fronts où il fallait se battre contre l’ignorance, édifier, instruire, éduquer et pendant toute sa carrière donner l’exemple de l’humilité et de la force tranquille. A bien des égards, à sa façon, le professeur Aoudjahane joua le même rôle que le regretté professeur Mostafa Lacheraf, de boussole et de repère au quotidien à des générations de scientifiques algériens. Cette année 2007 fut, décidément, à marquer d’une pierre noire, elle nous a ravi deux géants de la littérature et des mathématiques qui laisseront, à n’en point douter, leurs idées et leur sacerdoce vivaces, quand personne ne se souviendra qu’il y eut des gouvernants qui les ont ignorés.
Pour la jeune génération qui a peut-être entendu parler de ce mathématicien hors-pair, pétri d’humanités, le professeur Aoudjahane fut le premier agrégé algérien du temps de la colonisation. C’était tout un exploit, alors, de choisir une discipline aussi pointue, aussi sélective et y décrocher l’agrégation. Le jeune Aoudjahane des années trente et quarante devait se battre sur plusieurs fronts: celui de la misère. Il devait aussi se battre et apprivoiser cette discipline rébarbative, mais ô combien élégante, que constituent les mathématiques. Il devait, enfin, se battre contre le pouvoir colonial pour pouvoir s’imposer brillamment et décrocher le fameux sésame de l’agrégation. Kateb Yacine qui lui a dédicacé son premier livre de poèmes Soliloques, lui fit cet hommage: «A mon professeur qui a vainement essayé de m’inculquer les mathématiques.»
Epoque bénie que l’enseignement de l’époque, où nous devions prouver au quotidien que nous pouvions suivre les études, par le travail en dehors de toute interférence démagogique qui a fait tant de mal à l’université algérienne. Sans verser dans une nostalgie qui, d’une certaine façon, a tendance à embellir le passé, il faut bien convenir qu’il y a un délitement des vraies valeurs, celles de la compétence, de l’humilité, du travail bien fait, de la sueur, en un mot, du mérite loin de tout trafic et népotisme et arrimage à une aâçabiya dont le pouvoir est proportionnel à la capacité de nuisance.
Décrire le parcours initiatique, voire le sacerdoce de ces géants dans l’éducation et l’enseignement supérieur, serait une gageure. Nous ne pouvons qu’exprimer notre propre chagrin devant cette perte cruelle et notre profond dépit pour l’indifférence des pouvoirs publics à la mort de ces éminences grises qui ont marqué des centaines d’Algériens qui ont été leurs élèves, au point que chacun se sente d’une certaine façon un héritier. Dans 100 ans on parlera encore de ces professeurs pendant que les « autres » qui ont fait tant de mal au pays, disparaîtront dans les poubelles de l’Histoire
Dans quel monde vivons-nous où on laisse mourir dans l’indifférence totale ces piliers aussi respectables que ceux qui sont morts les armes à la main? Le djihad contre l’ignorance est un djihad toujours recommencé, c’est, d’une certaine façon, le «grand djihad» sans médaille, sans m’as-tu-vu, sans attestation communale, sans bousculade pour des postes honorifiques qui ne sont pas le fruit d’une quelconque compétence, mais, assurément, d’une allégeance suspecte. Jusqu’à quand resterons-nous sans repères identitaires?! Jusqu’à quand les pouvoirs publics ne rendront-ils pas justice à ces géants en les honorant par des plaques commémoratives, en donnant leurs noms à des universités, des écoles? En érigeant des prix scientifiques. Eux aussi peuvent prétendre en priorité à ces dignités. Il serait indiqué de rendre un hommage appuyé à toutes ces vraies lumières ces «sans-grade» dans l’échelle actuelle des valeurs, mais qui ont tant fait pour le pays.
Un professeur qui a enseigné toute sa vie s’en va comme il était venu, sans la reconnaissance de la nation. Nous devrions graduellement, aller vers de nouvelles légitimités pour récompenser ceux qui, véritablement, ont servi en donnant de leur temps de leur amour pour le savoir, car ce n’est pas à l’université que l’on peut s’enrichir si nous n’avons pas de vocation et par-dessus tout le bonheur de transmettre qui se mesure dans l’admiration muette et satisfaite de nos élèves. Nous sommes récompensés mille fois de nos peines, en regardant s’épanouir nos élèves.
Dans la nuit actuelle de l’intellect, nous sommes plus préoccupé(e)s par «l’avoir» que par «l’être» mettant soigneusement de côté cette dimension verticale qui en appelle à la transcendance face à la dure réalité de la vie.
Ce poème de Georges Brassens Pauvre Martin peut d’une certaine façon décrire son sacerdoce, celui de bêcher et semer par tous les temps les graines du savoir sans se plaindre puis de se retirer en ses pénates loin du bruit et de la fureur, en l’occurrence une modeste villa, fruit d’un investissement de 50 ans de labeur à Baba Hassen où il eut enfin la possibilité de venir se reposer ces dernières années de sa vie.
« Pauvre Martin, pauvre misère(…) Avec, à l’âme, un grand courage
De l’aurore jusqu’au couchant Il s’en allait bêcher la terre
« En tous les lieux, par tous les temps Sans laisser voir, sur son visage
Ni l’air jaloux ni l’air méchant Il retournait le champ des autres
En faisant vite en se cachant Pour ne pas déranger les gens »
Reposez en paix cher professeur, vous avez bien mérité de la patrie, cette Algérie que vous avez servie discrètement, sans m’as-tu-vu, en faisant comme vous le dites honnêtement votre métier d’éclaireur, de phare dans la nuit. Vous resterez pour nous tous un exemple à suivre.
Il est à espérer que le futur pouvoir de la deuxième République fasse enfin la paix avec les intellectuels et, plus largement, les savoirs- sans qui, rien de pérenne ne sera construit- en tournant le dos à 57 ans d’ostracisme envers tout ce qui réfléchit !!!


De Quoi j'me Mêle

Placeholder

Découvrez toutes les anciennes édition de votre journal préféré

Les + Populaires

(*) Période 7 derniers jours