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«Avec toi je perds mes repères» de Fateh Boumahdi

Tourments d’amour d’une jeune affranchie

Dans la page Facebook de Baya, à la case « Situation amoureuse », on aurait mis « compliquée ». Et même « trop compliquée » comme l’est parfois la jeunesse qui se noie dans un verre d’eau, car le propre de cet âge c’est l’absence de recul et de nuances. On cherche l’absolu en tout, l’amour absolu, l’amitié absolue et on rêve et on idéalise, et on met de la poésie là où il n’y a que le fumier. Et puis vlan ! La gifle de la réalité en décalage avec les espoirs nourris. Ça c’était hier, le bon vieux temps comme l’appellent les quinquas et plus. Ceux qui ont connu l’amour des fenêtres, l’amour de loin, sous Boumediène et Chadli seront étonnés par les amours tourmentés de la jeune Baya que nous raconte Fateh Boumahdi qui a l’âge de son héroïne, dans un récit qui ne laisse aucun doute sur sa vraisemblance. L’auteur avec l’impétuosité de son âge n’a même pas choisi le maquillage de la fiction et du roman pour fausser les pistes.

« Tu t’es vue dans une glace ? »
« Avec toi je perds mes repères » raconte les amours toxiques de la jeune Baya, élève à l’Ecole nationale des beaux-arts d’Alger avec le non moins jeune Nassim. Une love story à l’algérienne en quelque sorte. Ils ont tout pour être heureux. Une seule personne l’est, le macho Nassim, et encore on n’est même pas sûr que ce pervers prend son pied. Baya est rongée de culpabilité car l’homme qu’elle aime est le petit copain de sa copine d’enfance Amel, « sa sœur de cœur. » Elle s’est fourvoyée dans cette romance car sans doute aime-t-elle les amours interdits. A 20 ans on aime les transgressions. Qu’a-t-il d’extraordinaire ce mufle pour que Baya soit si accroc de lui ? Ressemble-t-il à Brad Pitt ? On ne le sait. Par ses défauts il ne ressemble à rien. Ou plutôt si : à un sadique. Mais qu’on se garde de ne voir en Baya qu’une innocente victime, c’est une fille éveillée, bien de son temps. « Baya ingurgite la dernière gorgée de café, crapote un dernier coup, jette sa cigarette dans la cuvette des toilettes, enfile son gilet noir et sort marcher sans aucun but. » Comme un garçon de son âge. Visiblement c’est une fille libérée qui cherche l’orage. Voilà l’orage qui pointe à l’horizon sous les habits dorés de son amie Amel qui lui propose de faire un tour en voiture avec son amoureux Nassim. Situation improbable. Evidemment qu’Amel n’est pas au courant de la relation amoureuse entre son copain et sa copine faute de quoi elle lui aurait crêpé le chignon. Baya accepte en se disant que c’est sans doute Nassim qui était derrière cette proposition.
La voilà en voiture avec le couple. En guise de bienvenue Nassim lui lance froidement : « Vu ton état pitoyable, on a décidé de passer te prendre et je pense qu’on a bien fait. Tu t’es vue dans une glace ? » Elle aurait pu lui répondre à la manière de Johnny Hallyday : « Qu’est-ce qu’elle a ma gueule ? » Elle ne dit rien. Elle avale et ravale son humiliation subie devant sa meilleure amie et « se mettait alors à douter un peu, mais juste de son attitude, jamais de leur amour ». C’est joliment dit, mais terrible parce que cela suppose d’aveuglement et de soumission à cet amour à sens unique, cet amour interdit. Ah ! Oui, une précision de taille. Tout cela s’était passé un 23 octobre 2017. Cette date est répétée deux fois. Et on comprend alors-a-t-on le choix- que ce récit est une sorte de catharsis telle que préconisée par le psy que Baya a consulté. Mais ne nous pressons pas.
Le 28 octobre 2017, date ô combien importante dans la vie de la jeune femme, Baya décide de contacter son « tortionnaire sentimental » pour un rendez-vous d’explication. Il accepte de la voir à condition qu’elle répète : « Je suis une moins que rien. » Taré ce type, non ? Elle s’exécute. Elle rate son examen ce qui entraîne son exclusion du module et part
rencontrer son bourreau. Ce que ce dernier lui dit mérite d’être repris au mot pour ne plus laisser aucun doute sur la nature de ce jeune tueur déguisé en Roméo : « Tu veux vraiment que je te secoue ? Si c’est vraiment ce que tu veux, il n’y a pas de soucis à cela, je prendrais un réel plaisir à le faire, mais si tu veux me porter le chapeau, parce que tu ne sais strictement rien faire de ta vie, ou bien si tu t’attends à ce que je vienne te consoler, compatir avec toi et te dire des balivernes tu peux te leurrer. Tu es le dernier de mes soucis, lui dit-il avant de la gifler brutalement. » Pauvre Baya. Tellement assommée par la gifle qu’elle aura du mal à se réveiller le lendemain 29 octobre 2017, date précisée par l’auteur. C’est un peu tiré par les cheveux que cette gifle qui assomme au propre une fille pour
24 heures. A moins que le méchant Nassim n’ait le punch de Tyson. Mais enfin, dans le monde des amours, tout peut arriver. C’est un autre monde où l’on peut passer sans transition de la collection Arlequin à celle de l’épouvante, version Stephen King.

La perte de la petite fleur
Pour se retaper, elle va au Hammam puis au mariage de sa cousine Lamiss. Les mariages ce n’est pas son truc, mais elle ne pouvait pas contrevenir aux convenances familiales. En tout les cas, elle a bien fait, car elle rencontre sa cousine Sarah, une trentenaire forte à la voix rauque « à l’attitude folâtre et à la répartie sans filtre. » On voit quel genre de personne est cette Sarah : brut de décoffrage. Mais fine mouche. Elle devine que sa cousine est mal en point. Elle veut comprendre. Baya lui déballe tout. L’enfer du prince charmant qui se transforme en vilain, comme le chante Nougaro. Sarah veut savoir si elle a couché avec ce vilain personnage. Baya répond poétiquement : « J’ai perdu ma petite fleur avec lui. » Pas besoin de faire un dessin, on comprendra que la martyre de l’amour n’est plus vierge. Petite fleur, pas mal comme appellation. Bon point pour Baya. Ou l’auteur.
Après avoir écouté les heurs et malheurs de la jeune éplorée, la cousine pose le diagnostic : Nassim est un pervers narcissique. Vite, vite ma fille il faut que tu ailles voir un psy pour sauver ce qui te reste de dignité et d’orgueil. Mais avant, la délurée Baya décide d’écouter du Brel, « La chanson des vieux amants. » Bizarre pour son âge, vous ne trouvez pas ? On la verrait plutôt pleurer aux trémolos de « Ne me quitte pas ». N’importe, elle cherche dans Google, « pervers narcissique ». Et eurêka, elle retrouve Nassim en pervers et elle-même en victime. Dans la foulée, elle découvre que son Jules est atteint de « folie blanche ». Cela fait contrepoint à son cœur si noir. Le 5 novembre 2017 elle est enfin chez le psy. Après un échange savoureux entre Hamid le psy et Baya, le premier conseille à la seconde de s’adonner à l’écrito-thérapie. « Ca consiste à écrire ce que tu ressens et ce que tu penses sans relâche. » Comme Baya adore l’écriture, on pourrait penser que ce récit en est le fruit. Fateh travesti en Baya ? Possible. Comme c’est possible que l’auteur raconte une autre histoire que la sienne. Passons. Là n’est pas l’essentiel. L’essentiel est que cette fille est si mal dans sa peau et dans son amour pervers qu’elle passe la nuit chez Sarah en noyant son chagrin dans le whisky. On sort d’une bluette pour entrer dans une chanson hard. Et elle boit sec la petite ! A la Casbah où elle est partie s’alléger l’esprit elle rencontre une vieille femme qui la sermonne pour la cigarette qu’elle grille. Mais qui la guérit avec des mots d’hier de l’amour qui la consume. A 20 ans, on peut se guérir de tout. parce que l’horizon est si vaste qu’on peut voler sans se bruler les ailes. C’est à l’âge mur, avec le démon de midi et plus grave encore de minuit qu’on joue sa vie. Qu’on ne joue plus.

Meriem Sakhri

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